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dimanche 14 juillet 2024
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Hôpital psychiatrique de Bingerville: 20.000 consultations et 2900 patients par an

Une étude de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) note qu’en Côte d’Ivoire, 60.000 personnes atteintes de maladies mentales ont été suivies dans 34 structures psychiatriques conventionnelles, en 2021.  L’Hôpital psychiatrique de Bingerville, seul centre public d’hospitalisation des malades mentaux dans le Grand Abidjan, révèle son mode de prise en charge des patients. Notre reportage.

Mardi 11 juin 2024. Il est 10h27. Bureau des entrées de l’Hôpital psychiatrique de Bingerville. Des patients assis en petites grappes,  dans le hall d’entrée, sont accompagnés de leurs parents. Ils attendent d’être consultés par les médecins psychiatres. Docteur Hamadou Diomandé, directeur de l’hôpital depuis 2018 et un des cinq médecins psychiatres que compte l’établissement, indique que 2915 patients ont été consultés au cours de l’exercice 2023. Ceux-ci ont effectué un cumul de 19.998 visites ou consultations chez les médecins du centre. Cette année 2024, de janvier au 11 mai, ce sont 1072 patients qui se sont rendus déjà en consultation. 

Les conditions d’accès aux soins

L’Hôpital psychiatrique de Bingerville n’accueille que des malades de plus de quatorze ans. Le directeur de l’établissement relève trois modes d’accès au centre : « Il y a l’hospitalisation du malade par la volonté d’une tierce personne comme son parent. Nous avons également l’hospitalisation d’office. Dans ce cas, le malade nous est adressé par une réquisition ou la volonté de l’Etat. C’est ce qu’on appelle le (malade) de par la loi. Et enfin l’hospitalisation libre, qui est demandée par le malade lui-même ».

 Le patient ne peut avoir accès aux soins qu’après avoir payé 500 FCFA pour le carnet du rendez-vous et 2500 F pour la consultation, à la caisse du Bureau des entrées. Devant ce service, une malade, la petite vingtaine, agite les mains mécaniquement, de façon continue. Une autre, obèse, est en plein délire. À la croisée des trois principaux pavillons du centre, les parents d’un patient agité s’impatientent sur un banc. Le malade, un solide gaillard âgé d’une trentaine années, s’égosille. Les pieds et les bras ligotés vigoureusement dans le dos par les soins de ses parents, il est étendu de tout son poids, dans le vestibule du pavillon réservé aux femmes, dénommé Abhé Antoine. Jusqu’à 15h25, lorsque nous quittions les lieux, il n’avait pas été envoyé encore au pavillon des hommes, dans l’un des deux préaux réservés aux patients agités, dénommés Magnans et Pinel.  Sa sœur aînée, à court d’argent, brandit une ordonnance de 35.000 F que le médecin traitant lui demande de payer avant d’administrer les premiers soins. Elle explique que son frère, un réfugié d’origine congolaise, souffre d’une tumeur au cerveau diagnostiquée depuis 2016.  Selon le directeur de l’hôpital, le gros bataillon de patients admis en hospitalisation est composé d’adolescents de quinze à vingt-et-un ans et de jeunes adultes. Les personnes consommant les drogues ou les substances addictives comme l’alcool ou le tabac sont les plus exposées aux troubles mentaux, selon ses observations. Le médecin spécialiste définit la maladie. « La maladie mentale dont le siège est le cerveau se manifeste par des troubles de communication avec soi-même (névrose) ou avec l’entourage (psychose) », explique Dr Diomandé. « En cas de névrose, le patient sait qu’il est malade, mais ne fait pas la relation avec le psychisme. Il vient lui-même voir un médecin pour expliquer ses troubles et se faire soigner. Néanmoins, en cas de psychose, le patient ne sait pas qu’il est malade, bien que l’entourage constate des changements dans le discours et dans le comportement », détaille le praticien. Il ajoute que la maladie mentale se greffe sur la personnalité du patient qui peut souffrir, notamment, d’une obsession ou d’une paranoïa. 

Une personnalité obsessionnelle va le manifester par exemple par sa ponctualité ou sa propreté exagérée. Une personnalité fragile peut être affectée par des évènements de la vie, comme un choc émotionnel ou des facteurs de stress. Lorsque le malade arrive à l’hôpital dans un état agité, il lui est administré, en première intention, un tranquillisant par voie intramusculaire. « Quand le malade est lucide, alors, on lui donne des comprimés ou des gouttes, tout en réduisant la dose et la fréquence des prises », développe le psychiatre, directeur de l’hôpital. Le praticien assure que, lorsque le malade est adressé à l’hôpital psychiatrique, dans l’intervalle des deux premiers mois de la crise, il est stabilisé en un mois et il rentre chez lui. Aussi engage-t-il les parents à ne pas renier leur malade, mais à l’entourer d’affection. L’une des difficultés rencontrées par le personnel soignant est la solitude du malade qui n’a aucun proche à ses côtés pour verbaliser la manifestation de ses crises.

Le coût de la prise en charge 

Lors de la visite guidée des locaux, Siméon M’bo, éducateur spécialisé, explique qu’après l’étape de la caisse du Bureau des entrées, les patients doivent payer 25.000 F pour faire un examen de sang. Il ajoute que cette analyse va permettre au médecin de savoir si le patient souffre du paludisme, de la fièvre typhoïde, de l’épilepsie… qui ont des manifestations similaires à celles des troubles mentaux. Dans le cas des malades qui consomment la drogue, l’alcool, le tabac…, un autre examen de l’urine est recommandé pour identifier le taux de toxines dans le corps. Cet examen, combiné à celui du sang, est facturé à 45.000 F, qu’il faudra ajouter au coût des médicaments jugé prohibitif par des parents. Après avoir rempli ces formalités, le malade traité est admis en hospitalisation.

Le pavillon des hommes est composé de chambres où les malades sont admis moyennant 30.000 F, durant le séjour pouvant  s’étendre sur une période d’un à quatre mois. Le patient, une fois stabilisé, le médecin va lui ouvrir une fenêtre thérapeutique. Dès lors, il rentre chez lui et reçoit un traitement ambulatoire, en revenant en consultation sur des rendez-vous espacés. Les bâtiments du centre, couleur bleu doux et bleu chaud, sont vétustes et une odeur inhospitalière règne dans les chambres au décor austère. Une ou plusieurs nattes sont dressées au pied des lits, aussi bien dans les chambres individuelles que collectives. Le décor est pratiquement le même, tant chez les hommes que dans le pavillon affecté aux femmes. Des isoloirs pour les malades agités jouxtent les chambres des patients stabilisés. L’éducateur spécialisé indique au bout du couloir des chambres climatisées à 5000 F le jour. Dans la clinique située au sein du centre, la chambre climatisée, d’un coût de 6.000 F à 8.000 F la journée, offre un confort relatif. 

Le rôle de l’éducateur spécialisé consiste à accompagner le malade et à faire son écoute, lorsque ce dernier recouvre la lucidité. Il aide également le malade à se socialiser, à travers  des séances de jeux de société: peinture, collage, jardinage et autres activités. 

Le séjour des patients est vécu diversement. La parente d’un malade se plaint de ses conditions d’hospitalisation au préau Magnans, l’exposant aux piqûres des punaises. 

Les doléances de la direction

 Le directeur trouve une explication aux plaintes des usagers. Le centre, qui avait une capacité d’accueil de deux cents lits, ne se contente plus que d’une centaine de lits, depuis que le bâtiment situé à l’extrême droite de l’établissement est désaffecté. Ce qui a contraint la direction à transformer les préaux, initialement dévolus aux travaux de groupes, en chambres de circonstance. Dr Diomandé, qui estime le besoin réel de l’hôpital à une dizaine de psychiatres, fonde de grands espoirs dans la rénovation du centre annoncée par le gouvernement. Il plaide pour que des ONG soutiennent l’hôpital car le budget alloué par l’Etat est insuffisant pour répondre à toutes les sollicitations. Il s’agit des besoins de médicaments, nourriture, lits, fauteuils roulants, vêtements pour les pensionnaires, produits nettoyants… Déjà, le patron de l’établissement se félicite de la générosité d’une ancienne pensionnaire de l’hôpital qui passe une fois par an pour y faire des dons. Il garde également un merveilleux souvenir du passage ému d’une miss Côte d’Ivoire au sein de l’hôpital pour donner un rayon de tendresse et d’espoir aux malades. 

Inauguré en 1962, l’Hôpital psychiatrique de Bingerville est le premier et unique centre public  d’hospitalisation des malades mentaux dans le Grand Abidjan. D’autres établissements publics et confessionnels du genre sont localisés à Bouaké et à Yamoussoukro, dans le centre du pays.

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