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mardi 3 mars 2026
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Farines made in Côte d’Ivoire : les challenges de la filière

Norme officielle NI 380, campagnes de sensibilisation, distribution en grandes surfaces, les farines locales progressent. Mais leur place sur le marché reste fragile, faute d’une organisation solide et de moyens suffisants.

La Côte d’Ivoire, confrontée à la hausse du prix du blé et à sa dépendance persistante des importations, tente d’imposer les farines issues du manioc, de l’igname, du maïs, du riz, du mil, du sorgho ou encore de la banane plantain. L’État a fixé une norme obligeant l’incorporation d’au moins 15 % de ces farines dans le pain, tout en soutenant les filières et en multipliant les campagnes de sensibilisation.

Malgré ces initiatives, la farine made in Côte d’Ivoire peine à s’imposer, freinée par des contraintes techniques, économiques et culturelles.

Le pays compte plus de 2 000 boulangeries et chaque citoyen consomme en moyenne 30 à 40 kilogrammes de pain /an, soit plus d’un million de tonnes de blé utilisées chaque année. Cette consommation est une opportunité pour les producteurs locaux, dont la capacité moyenne est d’environ 1 000Kg/jour. Cependant, ils se heurtent à de nombreux obstacles, la première étant l’approvisionnement. La filière dépend de petits producteurs dont les livraisons sont irrégulières, aussi bien en volume qu’en qualité. Les variations saisonnières compliquent davantage la régularité. Sur le plan technique, les équipements nécessaires à la transformation exigent un entretien coûteux, tandis que les technologies modernes demeurent inaccessibles à de nombreuses PME. Aussi, les problèmes de conservation (chaleur et humidité réduisent leur durée de vie), limitant leur compétitivité.

L’équation économique demeure difficile. Le coût de l’énergie, du transport et de l’emballage, ajouté à des charges fiscales jugées lourdes, grèvent le prix de revient et de vente.

Entre espoirs de valorisation et nécessité de structuration

Sur le plan culturel, ces farines souffrent d’une perception défavorable, en raison d’une texture jugée granuleuse et d’un goût peu familier. De nombreux boulangers restent réticents à leur incorporation, invoquant le refus de leur clientèle. « Nos clients ne sont pas encore prêts », confie un boulanger de Bingerville.

Toutefois, le contexte évolue. Le mouvement en faveur du « consommer local », porté par le Conseil national de lutte contre la vie chère, suscite un intérêt croissant. Les campagnes mettent en avant les atouts nutritionnels de ces farines, riches en vitamines et minéraux. Ces arguments séduisent une clientèle urbaine en quête de produits plus sains. « Quand on explique que la farine de mil ou de sorgho renforce l’immunité, les clients écoutent », souligne l’influenceuse culinaire Frédérique Guéï, engagée pour la valorisation des produits locaux.

Ces farines gagnent en visibilité dans les grandes enseignes comme Prosuma, Carrefour ou Auchan. Mais cette percée reste limitée, les distributeurs exigeant des volumes réguliers, des normes strictes et des emballages attractifs. Faute de prix compétitifs, les transformateurs peinent à élargir leur présence commerciale. « Difficile d’aligner qualité et prix accessible sans soutien », observe M. Coulibaly, l’un des responsables de Rama Cereal. Il poursuit pour dire que la structuration de la filière constitue un défi majeur. La plupart des transformateurs travaillent encore de manière isolée, avec quelques partenariats ponctuels dans le cadre d’initiatives telles que le Programme d’appui à la compétitivité et à l’intégration régionale. Plusieurs voix réclament une fédération nationale capable de mutualiser les efforts et peser dans les décisions.

Pour le responsable, les autorités sont appelées à instaurer des subventions, des allègements fiscaux et des normes adaptées, tandis que le secteur privé doit accroître ses investissements dans la transformation et la logistique. Les coopératives ont un rôle central à jouer dans la structuration et la formation des producteurs.

La volonté politique s’est traduite par l’adoption de la norme ivoirienne NI 380 en 2022, imposant aux boulangers de proposer des pains composés intégrant au moins 15 % de farine de manioc ou de maïs. Cette mesure, si elle pose un cadre, ne suffit pas à transformer les habitudes. La véritable bataille se mène dans les assiettes et dans les mentalités.

Hervée MONA

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