74% des enfants vivant avec un handicap ne sont pas scolarisés, selon les chiffres du Ministère de l’éducation nationale de Côte d’Ivoire, de 2023. Par ailleurs, sur 500 000 personnes en situation de handicap, 60% n’ont jamais été scolarisées d’après l’étude intitulée Les défis des parcours scolaires des apprenants en situation de handicap et leur insertion socio-professionnelle (Unesco-2025).
Les experts relèvent de nombreux freins à la scolarisation des enfants vivants avec un handicap. Dans le cas de l’autisme, les études indiquent que beaucoup sont refusés à l’inscription ou quittent rapidement l’école. Seuls quelques établissements spécialisés les accueillent. Dans certaines écoles, c’est un refus catégorique : « on ne prend pas les enfants comme ça ! On ne sait pas comment les gérer donc on ne les prend pas », témoigne, à Le Tamtam Parleur, Dr Anna-Corinne Bissouma, psychologue-pédopsychiatre et spécialiste des Troubles du spectre de l’autisme (TSA). Tout dépend, toutefois, des caractéristiques de l’autisme chez l’enfant, selon cette experte. « Plus l’autisme sera sévère, avec un niveau de besoin d’aide élevé, moins l’enfant aura accès au langage. Et plus il aura des difficultés intellectuelles et de comportement associés, moins il aura accès à l’école », explique-t-elle.
Les enfants autistes sont confrontés à plusieurs difficultés en Côte d’Ivoire: diagnostic tardif , absence de centres de dépistage dans plusieurs régions, confusion avec un retard mental, coût élevé de la prise en charge, absence d’enseignant spécialisé et donc formé spécifiquement à l’autisme. À cela, l’on ajoutera l’absence de cadre adapté et aménagé, l’absence de pédagogie adaptée et de dispositif. Selon toujours notre spécialiste, les enfants avec un autisme qui parlent et vont à l’école souffrent, car ils doivent tout faire pour être comme les autres : rentrer dans les cadres et les moules. Ceux-ci en ressortent épuisés ; certains n’arrivent pas à finir leur cursus, dépriment ou sont anxieux. Dr Bissouma constate, en outre, une insuffisance de connaissance et de compréhension de l’autisme en milieu scolaire. Elle en veut pour preuve l’idée largement répandue que l’autisme c’est toujours un état déficitaire, ce qui fait que les enfants avec un autisme léger ou haut potentiel sont victimes de stigmatisations. Même quand ils ne sont pas rejetés par le système, parfois, ces derniers souffrent beaucoup pour pouvoir s’accrocher.
Quid des malentendants et déficients visuels ?
Quant aux malentendants, les données disponibles montrent que seule une petite minorité fréquente une école spécialisée. Beaucoup restent à domicile tandis que très peu poursuivent jusqu’au secondaire. Pour cette catégorie, les obstacles sont notamment le manque d’interprètes en langue des signes (très peu d’enseignants maîtrisent la langue des signes) ; la concentration des écoles spécialisées à Abidjan. En effet, l’unique école spécialisée à savoir l’École ivoirienne pour les sourds (ECIS) se trouve à Yopougon-Abidjan. L’on retiendra au niveau des obstacles également l’absence d’adaptations pédagogiques, etc. Les mêmes difficultés sont constatées au niveau des enfants malvoyants. Le secteur fait face à la non disponibilité de cadre d’apprentissage. Tout comme pour les malentendants, en 2023, il n’existait qu’une seule école spécialisée dédiées aux malvoyants ou déficients visuels. Il s’agit de l’Institut national ivoirien pour la promotion des aveugles (Inipa). Et cette école accueille, d’ailleurs, seulement une petite partie des enfants concernés. La grande proportion reste souvent hors du système scolaire. Les difficultés sont, principalement, le manque de livres en braille ; le peu d’imprimantes braille ; le déficit de cannes blanches et de matériel adapté ; des bâtiments non accessibles et très peu d’enseignants spécialisés.

Le handicap infantile brille par une absence de chiffres
Les rapports de l’Unesco et de l’Unicef ont identifié plusieurs obstacles majeurs. Il s’agit en premier lieu du manque de statistiques. L’État de Côte d’Ivoire ne dispose pas encore d’une base de données nationale fiable permettant de connaître avec exactitude le nombre d’enfants autistes, sourds, malvoyants.Notre pédopsychiatre fait savoir, pour ce qui concerne les autistes, qu’iln’y a malheureusement pas de chiffres clairs et globaux pour la Côte d’Ivoire. Cependant, poursuit-elle, il y a eu plusieurs actions de dépistage qui montrent que le nombre de personne concernées pourrait être important. Les patients reçus pour troubles autistiques sont de plus en plus nombreux. La spécialiste s’appuie sur l’estimation de l’OMS qui déclare qu’au moins 1% de la population jeune serait concerné. Cela représente près de 225 000 enfants âgés de 0 à 17 ans en Côte d’Ivoire.
Par ailleurs, il n’existe pas de chiffres concernant la répartition géographique des personnes concernées par ces trois handicaps sur l’ensemble du pays. On note également l’insuffisance criarde d’écoles inclusives. La majorité des écoles ordinaires ne disposent pas d’enseignants spécialisés ; d’équipements adaptés et d’accompagnants. A ces problèmes structurels s’ajoutent celui du coût pour les familles. Les dépenses liées au transport, aux consultations spécialisées, aux aides techniques, aux écoles spécialisées demeurent des fardeaux insupportables pour la majorité des familles qui vivent avec des ressources limitées. Enfin, il y a la stigmatisation qui conduit certains de nombreux parents à succomber à la peur du rejet social. Pour fuir donc le regard de la société, ceux-ci préfèrent cacher le handicap de leur enfant. Dr Bissouma Anne-Corinne souligne le fait aussi que d’autres enfants commencent l’école et puis sont épuisés à force de lutter contre un environnement hostile auquel il faut s’adapter. Au bout d’un moment, ils finissent par arrêter. Ou bien c’est le parent déçu de n’obtenir aucun résultat pour son enfant, qui le retire de l’école.
Des solutions pour plus d’inclusivité
A travers le projet national d’éducation inclusive, l’Etat de Côte d’Ivoire a pu créer plusieurs écoles inclusives. On dénombre officiellement, à partir d’octobre 2025, plus de 54 établissements du primaire (38) et du secondaire (16). Ces écoles prennent en charge environ 834 élèves vivant avec tout type de handicap.
L’Unesco, l’Unicef et les États généraux de l’Éducation ont fait plusieurs recommandations pour changer la situation. Ces acteurs préconisent, notamment de réaliser un recensement national des enfants en situation de handicap ; développer davantage d’écoles inclusives dans toutes les régions ; former les enseignants à l’éducation inclusive ; recruter des enseignants spécialisés et des interprètes en langue des signes ; produire davantage de manuels en braille et de supports accessibles. Ils recommandent également de renforcer le dépistage précoce de l’autisme et des déficiences sensorielles ; d’améliorer la coordination entre les ministères de l’Éducation, de la Santé et de la Solidarité ; de prévoir des financements dédiés pour les adaptations scolaires.
Dans le domaine de l’autisme, Dr Bissouma conclut en suggérant de : créer des dispositifs médico-sociaux, reconnaitre ce type de handicap et mettre en place des aides adaptées en matière de santé, éducation, formation, etc. Elle insiste également sur le fait qu’il faudrait agir sur les acteurs pour améliorer leurs connaissances et leurs compétences afin d’avoir une prise en charge plus efficiente. Mais pour y arriver, elle préconise de lever les freins et les tabous ; d’agir sur les structures et les infrastructures ; d’actionner sur les politiques ; de soutenir et accompagner les familles ; d’améliorer les soins et de développer des stratégies éducatives adaptées.



