Épargne, discipline financière et intégrité : l’éducation financière veut inculquer aux élèves des réflexes utiles pour la vie. À travers des programmes pilotes déjà lancés en Côte d’Ivoire par l’ONG Junior achievement qui a formé plus de 30 000 élèves en entrepreneuriat depuis 2019, sa directrice exécutive, Sangaré Aïssata, espère voir l’éducation financière intégrée au curriculum du système éducatif ivoirien.
Que doit-on comprendre par l’éducation financière en milieu scolaire ?
Sangaré Aïssata : L’éducation financière en milieu scolaire désigne l’ensemble des connaissances, compétences et attitudes transmises aux élèves pour leur permettre de comprendre, gérer et utiliser l’argent de manière responsable et éclairée. J’ai de l’argent, qu’est-ce que j’en fais ? Ou encore comment gagner honnêtement de l’argent. Dans l’utilisation de ce que je gagne, quelle différence je fais entre ce qui est nécessaire et ce qui est secondaire ? Quelle différence je fais entre les envies et les besoins ?
Quelle est la différence entre les besoins et les envies, dans le contexte de l’éducation financière ?
Les besoins sont des dépenses essentielles, nécessaires pour vivre dignement et fonctionner au quotidien. Par exemple se nourrir, se loger, se soigner, se déplacer pour travailler, s’éduquer. Sans ces dépenses, la vie devient difficile ou instable. Les envies sont des dépenses non essentielles, liées au plaisir, au confort. S’acheter par exemple des chaussures de marque ou un vêtement coûteux est plus une envie qu’un besoin. Aujourd’hui, le problème que nous avons, c’est que les réseaux sociaux ne nous aident pas et n’aident pas non plus nos enfants.
Pourquoi ?
Sur les réseaux sociaux, ceux qui sont mis en avant sont des gens qui réussissent facilement. Derrière ces réussites, on ne montre jamais les difficultés qui existent à gagner de l’argent honnête. On fait miroiter aux gens qu’il est facile de gagner de l’argent en quantité. Malheureusement, nos enfants sont impressionnés par ces images qu’ils voient sur ces réseaux sociaux, au point où l’utilité d’une chaussure par exemple est perdue au profit de la marque. Dans l’éducation financière, en milieu scolaire, il faut casser cette idée en amenant les enfants à comprendre que la marque d’une chaussure ne change pas l’utilité de celle-ci. Les enfants doivent comprendre qu’on ne peut pas dépenser ce qu’on n’a pas gagné. L’éducation financière, c’est aussi un ensemble de valeurs, dont l’intégrité, l’honnêteté et la résilience face à sa condition financière.
Peut-on espérer un jour, en Côte d’Ivoire, avoir dans le curriculum du système scolaire une matière appelée ‘’éducation financière’’ ?
C’est tout le sens du partenariat de longue date que nous avons avec le ministère de l’Éducation nationale et de l’Alphabétisation. Ce que nous souhaitons en tant qu’organisation non gouvernementale, c’est que l’éducation financière soit intégrée à l’école, dans le curriculum du système scolaire comme c’est le cas en Zambie et au Zimbabwe. Nous continuons de plaider pour que tous les élèves soient formés à l’éducation financière dans les écoles. Que ce ne soit pas pour quelques enfants sélectionnés comme c’est souvent le cas.
Qu’est-ce qui transparaît chez un enfant formé à l’éducation financière ?
De façon pratique, on observe la résilience chez un enfant qui est passé par l’éducation financière. Cet enfant devient plus conscient et comprend qu’on ne peut pas tout avoir parce que les revenus sont limités et qu’il y a un arbitrage à faire.
Comment convaincre les parents d’élèves de l’importance de l’éducation financière puisqu’eux-mêmes n’y comprennent pas grand-chose ?
Si un enfant est financièrement éduqué, ses parents seront forcément bénéficiaires. Quand nous faisons l’étude de l’impact des programmes de l’éducation financière, l’évaluation ne se limite pas qu’aux enfants. Elle s’étend à leur environnement. Il est constaté que chaque enfant duplique cette formation à la maison pour le bien des parents. L’éducation financière est un transformateur social.
En attendant que le ministère de l’Éducation nationale accède à votre demande, que faites-vous concrètement sur le terrain pour accompagner les élèves ?
Il y a quelques semaines, nous avions lancé un programme d’éducation financière, dans sa phase pilote, au groupe scolaire d’Irobo à Dabou. Les élèves concernés par ce projet étaient ceux des classes de CM1 et de CM2. L’idée, c’est de pouvoir inculquer aux enfants les principes de base de l’éducation financière. Ce que c’est que l’argent. Comment fait-on pour gagner l’argent honnêtement et comment met-on en place un projet ? L’idée phare dans le programme, c’était le challenge épargne afin de célébrer les efforts que chacun fait pour mettre en place son épargne. L’objectif n’est pas de pousser les enfants à mettre plus de pression sur leurs parents mais plutôt d’emmener les enfants, avec de la patience et avec une bonne planification, à réaliser des projets pour eux-mêmes et pour leur communauté. Cela améliorera leurs habitudes financières, quand ils deviendront adultes parce que les habitudes financières ne s’apprennent pas à l’âge adulte.
Parlant d’épargne, quels conseils pouvez-vous donner aux adultes qui ont du mal à être disciplinés dans l’épargne ?
Beaucoup d’adultes, quand ils reçoivent leur salaire, il faut dépenser et considérer ce qui reste comme l’épargne. L’épargne est une décision financière avant la dépense comme un projet d’achat de terrain ou de construction d’une maison. Sur le salaire, il faut toujours avoir des objectifs clairs d’épargne. Dans le salaire, c’est 10 % qui vont à l’épargne, non sans avoir des projets sur cette épargne qui permettent d’améliorer sa vie. Quand on arrive à inculquer cela aux enfants, c’est beaucoup plus simple, lorsqu’il deviennent adultes, de le mettre en pratique.



