Dans un contexte de tensions géopolitiques au Moyen-Orient, la flambée des prix du pétrole fait peser de lourdes incertitudes sur les économies importatrices. Pour la Côte d’Ivoire, pays en pleine croissance mais dépendant des hydrocarbures, les enjeux sont multiples : stabilité des prix, coût de la vie et souveraineté énergétique. Serge Parfait Dioman, Expert international en industries pétrolières, décrypte les impacts et les opportunités pour le pays.
Le Tamtam Parleur : La guerre en Iran provoque actuellement une forte tension sur les marchés énergétiques mondiaux. Pouvez-vous expliquer en quoi ce conflit affecte directement le marché international du pétrole ?
Serge Parfait Dioman : Le théâtre des opérations de ce conflit se situe dans le Golfe persique, une zone géographique dotée d’un détroit très fréquenté où transite en effet plus d’un cinquième de tout le flux pétrolier mondial. Il s’agit donc d’une zone pourvoyeuse d’une grande part du pétrole et du gaz nécessaires à diverses activités.
L’obstruction armée du détroit d’Ormuz, vu que c’est de lui qu’il s’agit, porte un coup d’arrêt net à la mise à disposition de cette ressource et crée un énorme manque sur le marché, un déficit qui réduit donc l’offre d’hydrocarbures de manière préjudiciable et renchérit les prix du baril du pétrole.
Plusieurs analyses indiquent que les perturbations dans le détroit d’Ormuz pourraient provoquer une forte hausse des prix du pétrole. Pourquoi ce passage maritime est-il si stratégique pour l’énergie mondiale ?
C’est bien possible qu’il y ait une hausse des prix du baril de pétrole brut et ses produits dérivés car ils sont effectivement hypersensibles à certains événements conflictuels comme les guerres dont celle actuellement en cours dans le Golfe. Cette guerre est particulièrement préoccupante car elle concerne une région à haut potentiel de production de pétrole et gaz dont dépendent plusieurs pays du monde pour leur besoin énergétique tant stratégique que courant.
Or, il s’avère que ce détroit est l’unique corridor maritime pour une expédition sûre, rapide et massive de pétrole au départ des pays du Golfe vers le reste du monde. Sa fermeture met donc en péril un trafic énergétique estimé à hauteur de 20 millions de barils par jour en moyenne,
Est-ce si inquiétant pour les petits et grands importateurs de pétrole ?
Tous sont impactés d’autant plus que l’on n’a en fait aucune visibilité ni sur une date probable de trêve ni sur une date de fin effective de ce conflit armé qui semble plutôt s’enliser de jour en jour au détriment de l’offre pétrolière attendue sur le marché. Des contrats de livraison, pourtant essentiels voire vitaux pour certains pays fortement industrialisés, ne sont plus du tout respectés pour cas de forces majeures. Ainsi, l’Inde par exemple, avec plus de 1,4 milliard d’habitants, était à 90% ravitaillée en Gaz de Pétrole Liquéfié (GPL) venant du Golfe. Le gaz naturel liquéfié, indispensable pour alimenter ses centrales électriques et ses industriels, provenait aussi de là. Idem pour la Chine et le Japon.
Et quand l’on sait que ces trois pays sont, à eux tout seuls, les plus grands pourvoyeurs de biens et services dans le monde, l’impact d’une telle conjoncture à leurs niveaux se ressentira sur tous les pays du monde.
Le prix du baril a franchi,
depuis quelques temps, la barre des 100 dollars sur les marchés internationaux à cause du conflit. Quelles peuvent être les conséquences immédiates de cette hausse pour des pays importateurs de pétrole comme la Côte d’Ivoire ?
Quand les cours du baril de pétrole brut montent, c’est une hausse que subissent à la fois tous les pays importateurs. Certains pourraient jouer sur des accords bilatéraux pour obtenir des rabais, mais ce ne sera jamais du simple au tiers des prix. Et d’ailleurs, ce n’est même pas évident que le partenaire producteur soit d’accord de faire un prix d’amis quand la demande est forte et donc rentable pour lui. C’est pourquoi des pays socialement résilients comme la Côte d‘Ivoire, bien qu’étant directement impactés également, prennent tout de même le temps nécessaire et suffisant d’analyser la situation à l’effet de se prononcer sur les dispositions utiles à prendre.
Les populations comprennent-elles bien tout ce qui se joue comme tensions et tractations pétrolières ?
Le conflit étant suffisamment médiatisé et bien débattu par les experts du domaine, j’ose croire que chacun de nous comprend les difficultés et les risques qui nous menacent. Il restera donc aux populations d’être solidaires et à l’écoute de leurs autorités afin de les accompagner à faire face, car la crise est non seulement exogène et imprévue, mais elle est surtout imposée au monde entier.
Dans quelle mesure une hausse durable du prix du pétrole pourrait-elle influencer le coût du transport, de l’électricité et, plus largement, le coût de la vie en Côte d’Ivoire ?
Quand une certaine frange de la population privilégie des biens et services importés par rapport à l’offre locale, le surcoût éventuel, dû aux frais d’importation, d’assurance et transport, etc. est en majeure partie établi par le marché extérieur. Ce qui peut s’avérer coûteux, selon les classes sociales. C’est pourquoi la bonne gouvernance commerciale de certains pays, dont la Côte d‘Ivoire, promeut par essence la consommation locale pour demeurer dans une tranche de coût de la vie abordable.
Toutefois, en ce qui concerne l’or noir, qu’un pays n’aurait nul autre choix qu’importer au besoin, l’on notera que nous avons tous une certaine dépendance vis-à-vis du pétrole et du gaz pour la production d’électricité, le carburant du transport, les besoins culinaires, le bitume des routes, etc.
Et selon les pays, la conduite à tenir est de répercuter le surcoût de la hausse des cours du pétrole. Ce qui impacte le coût de la vie. Pour d’autres, il s’agit juste de procéder à des ajustements sociaux limités quand la situation l’impose.
Les économies africaines sont souvent très dépendantes des importations de produits pétroliers. Cette dépendance rend-elle le continent particulièrement vulnérable aux crises géopolitiques au Moyen-Orient ?
La problématique fondamentale est que l’Afrique produit certes du pétrole mais ne dispose pas de potentiel de raffinage suffisant pour le transformer en produits finis qu’elle se voit obligée d’importer en complément.
Juste pour mentionner que bien avant cette guerre en Iran, le continent africain était déjà vulnérable en la matière. Aujourd’hui, l’on ne peut que constater l’urgence donc de se donner les moyens d’assurer une autonomisation et une souveraineté énergétiques durables et ce, même si c’est tout le monde entier qui souffre quand le pétrole du Moyen-Orient est exposé à des aléas.
Peut-on s’attendre à des effets sur l’inflation et le pouvoir d’achat des populations ivoiriennes, si la crise se prolonge ?
Non, pas nécessairement.
Existe-t-il, malgré tout, des opportunités pour l’Afrique et pour la Côte d’Ivoire dans ce contexte de tensions énergétiques mondiales, notamment en matière d’investissement dans les hydrocarbures ou les énergies alternatives ?
La Côte d‘Ivoire dispose déjà d’un plan de mixité énergétique qui annonce 45% d’énergies renouvelables à l’horizon 2030. C’est un échéancier particulièrement réaliste au regard du patrimoine énergétique du pays qui est d’ailleurs en continuel développement dans ce sens.
Ceci dit, la Côte d‘Ivoire continue ses investissements porteurs dans le secteur extractif des hydrocarbures car, à l’instar de plusieurs pays du monde, elle en a besoin pour poursuivre son développement.
Cette crise pourrait-elle accélérer la transition énergétique en Afrique, notamment vers les énergies renouvelables ?
Dans tous les cas, ce ne pourrait être qu’une bonne chose que de rehausser la part du mix-énergétique non hydrocarboné dans le tissu énergétique et économique de l’Afrique, dont 600 millions de personnes n’ont toujours pas accès à l’électricité et ce, dans un continent où le soleil, l’eau, la biomasse, le potentiel éolien ne manquent pas.



