Elles coûtent beaucoup moins cher qu’un Brazilian Butt Lift (BBL) et permettent de modifier une silhouette en quelques minutes. À Abidjan, les culottes fessières et collants rembourrés gagnent du terrain. Leur succès révèle une pression esthétique alimentée par les réseaux sociaux et une économie de l’apparence en pleine expansion.
Le collant rembourré se vend désormais comme n’importe quel accessoire de mode dans plusieurs espaces commerciaux d’Abidjan. Dans les marchés de la capitale, les fausses fesses ne se cachent plus. Sur les étals comme sur les réseaux sociaux, les collants rembourrés, culottes fessières et autres gaines destinées à donner du volume aux formes féminines sont devenus des produits de consommation courante. De 8 000 à 15 000 francs CFA et bien plus, selon la matière et l’effet recherché, ces accessoires permettent de modifier immédiatement la silhouette sans passer par une intervention chirurgicale. Derrière cette mode, qui touche de nombreuses femmes, se dessine cependant une évolution plus profonde du rapport au corps, à la féminité et au regard des autres.
Une activité pour répondre à la demande
Au marché Sicogi, dans la commune de Yopougon, l’activité est bien visible. Quelques articles circulent entre les mains des clientes. « Bobaraba », « collant fesse » sont des expressions que l’on peut entendre. Elles désignent des produits dont l’objectif reste identique : donner artificiellement du volume aux fesses. Les modèles en mousse côtoient ceux en silicone plus souple. Certains sont conçus pour produire un effet plus discret, d’autres pour accentuer davantage les formes.
Dans les allées du marché, Daouda vend des vêtements et accessoires pour femmes depuis une dizaine d’années. Il s’est progressivement mis à vendre ces collants après avoir constaté que de plus en plus de clientes en recherchaient. Et ce business lui réussit bien. « Il y a des périodes où ça marche vraiment bien et d’autres où ça ne se vend presque pas. Je peux avoir une seule cliente dans la journée, ou rien. Mais quand la demande est forte, je peux avoir au moins 5 clientes par jour », explique-t-il.
Sa clientèle est principalement composée de jeunes femmes. Les prix varient selon les modèles. « Lui par exemple, il est à 12 000 FCFA. Mais tu vois la différence avec les autres. Il a une ceinture qui prend bien la taille et fais ressortir les fesses », décrit-il, en montrant un modèle plus ferme, et de meilleure qualité que le précédent, de 8 000 FCFA.
Ce commerce ne s’arrête pas aux marchés. Les réseaux sociaux constituent désormais un autre espace de vente. Des annonces sont publiées sur Facebook, Instagram ou TikTok avec des photographies “avant et après”, des vidéos de démonstration et des indications de prix. La vente se conclut ensuite par messagerie et paiement mobile.
Djénéba, vendeuse en ligne, explique s’approvisionner auprès de fournisseurs à Adjamé. Elle indique acheter certaines pièces autour de 5 000 FCFA et plus, avant de les revendre. Selon elle, la demande s’est renforcée depuis 2024.
Ce fonctionnement illustre une évolution plus large du commerce de l’apparence. Un idéal physique devient d’abord visible, puis recherché, avant d’être transformé en produit commercial. Le phénomène ne se limite d’ailleurs pas aux fesses. Soutiens rembourés, vêtements sculptants et filtres numériques participent tous à cette fabrication quotidienne de l’apparence.
Pour N’Guessan K. Sinaï, docteur en sociologie et consultant formateur, cette évolution ne peut pas être comprise uniquement comme une affaire de coquetterie. « Le passage ne se fait généralement pas brutalement. Il s’effectue à travers un processus de socialisation et d’intériorisation progressive d’un idéal corporel », explique-t-il.
Belle avec la silhouette qu’il faut
Chez certaines utilisatrices, le discours revient avec des nuances différentes. Prisca, 21 ans, étudiante, assume porter un collant rembourré sous des vêtements moulants. Très mince, elle dit rechercher principalement une silhouette qui lui permette de se sentir plus à l’aise lorsqu’elle sort.
Laetitia, 27 ans, mère d’un enfant, a une autre motivation. Après sa grossesse, elle dit avoir eu le sentiment que son corps avait changé. Le collant lui permet, selon elle, de remettre certaines tenues qu’elle ne pouvait plus porter car ne souhaitant pas subir de chirurgie esthétique.
Ces témoignages montrent que la recherche de formes ne répond pas à une seule logique. Il peut s’agir de séduction, de confiance en soi, de mode, de travail ou simplement d’une préférence esthétique.
Le sociologue invite justement à éviter les généralisations. « Toutes les jeunes filles qui recherchent une silhouette particulière ne sont pas nécessairement victimes d’une mauvaise estime d’elles-mêmes. Certaines peuvent simplement rechercher une esthétique qu’elles apprécient », précise Dr N’Guessan.
Avoir des formes généreuses pour plaire
Un autre paradoxe apparaît dans les témoignages recueillis. Plusieurs jeunes femmes expliquent porter ces accessoires pour plaire aux hommes. Pourtant, les hommes interrogés disent ne pas être friands de l’artifice.
Kevin, chauffeur, estime que certaines silhouettes paraissent trop rigides. Quand Abdoul dit remarquer une différence au premier regard. Il relève surtout l’absence de mouvement naturel, lorsque la personne marche ou danse. « Nous, on sait direct! Quand tu vois une fille, ses fesses sont carrés, ça ne bouge pas quand elle marche, c’est du faux. On dirait elle a mis coussin. Moi ça me coupe. Tu l’abordes, tu penses que tu as trouvé bobaraba, arrivé à la maison, tu enlèves, c’est plat. C’est de la tricherie », condamne-t-il.
Pour Dr N’Guessan K. Sinaï, cette idée révèle plutôt un décalage entre le désir masculin réel et la représentation que certaines femmes s’en font. « Certaines jeunes femmes peuvent penser que les hommes aiment les formes généreuses, donc avoir cette apparence les rendra plus attirantes », explique-t-il.
La norme peut ainsi se maintenir même, lorsque les individus ne partagent pas tous la même préférence. Femmes, hommes, pairs, médias, influenceurs, industrie de la beauté et culture populaire participent ensemble à sa construction. Il serait donc, peut-être, réducteur d’en attribuer la responsabilité aux seuls hommes.
Hervée MONA



