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vendredi 11 septembre 2026
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Côte d’Ivoire / Atalakus des personnalités dans les chansons : Style musical ou mendicité ?

Entre héritage culturel, stratégie marketing et recherche de récompenses financières, les louanges communément appelées « atalakus » chantées dans les œuvres musicales en Côte d’Ivoire interrogent de plus en plus les professionnels de la musique et les observateurs. Si certains y voient un art profondément enraciné dans les traditions africaines, d’autres dénoncent une pratique qui appauvrit la création artistique et transforme certaines chansons en véritables catalogues de noms de personnalités.

Pour le sociologue Dr Oussou Kouamé, enseignant-chercheur, la question mérite d’être abordée avec nuance. « Il faut appréhender cette problématique avec beaucoup de délicatesse », explique-t-il. Selon lui, dans plusieurs sociétés africaines, notamment dans les cultures baoulé et mandingue, citer le nom d’une personnalité dans une chanson relève avant tout d’un hommage ou d’une reconnaissance envers une personne ayant rendu un service à la communauté ou à l’artiste. Dans le folklore baoulé, les artistes tradi-modernes célèbrent régulièrement des notables, des chefs ou des bienfaiteurs. Cette pratique s’inscrit dans une logique sociale où la musique constitue également un moyen de préserver la mémoire collective. Le sociologue rappelle également que dans la tradition mandingue, les griots ont toujours joué ce rôle de chantres des familles influentes et des héros. Lors des cérémonies traditionnelles, les louanges publiques suscitent généralement des dons en guise de reconnaissance. « Celui dont on fait le panégyrique se sent moralement obligé de réagir en mettant la main à la poche », souligne-t-il. Pour lui, ce mécanisme existe depuis des siècles et ne peut être réduit automatiquement à de la mendicité.

L’atalaku, une pratique popularisée par le coupé-décalé

Toujours selon Dr Oussou Kouamé, l’atalaku a progressivement changé de nature avec son adoption par les disc-jockeys (Dj) et les artistes du mouvement lancé par Douk Saga, en début des années 2000. L’objectif n’était plus seulement de rendre hommage, mais également d’obtenir une contrepartie financière ou matérielle. Les artistes multiplient alors les dédicaces, les citations de noms et les éloges adressés aux opérateurs économiques, hommes politiques, chefs d’entreprise ou personnalités publiques, dans l’espoir de recevoir des enveloppes ou d’autres formes de soutien. Malgré cette évolution, le sociologue affirme ne pas être opposé au principe. « Personnellement, je ne suis pas dérangé d’entendre une chanson dans laquelle l’artiste cite des noms de personnalités, pourvu que cela crée l’harmonie et reste agréable à écouter. », avance l’expert.

Une pratique avant tout culturelle

Le manager d’artistes Jérôme Bitty refuse, pour sa part, d’assimiler l’atalaku à une forme de mendicité. Selon lui, cette pratique appartient pleinement au patrimoine culturel africain. « En Afrique, c’est culturel. Nous l’avons toujours constaté avec la musique mandingue qui honore les personnalités dans les chansons. », soutient le professionnel du spectacle. Il estime que les artistes ne font que perpétuer une tradition ancestrale où les louanges occupent une place importante dans les relations sociales.
«Si Dieu le Créateur Lui-même aime qu’on le loue et qu’on témoigne de ses bienfaits, comment pourrait-on reprocher aux artistes d’en faire un style musical ? », s’interroge-t-il. À ses yeux, l’atalaku constitue davantage une expression culturelle qu’une démarche intéressée.

Des dérives du phénomène

Le regard est plus critique du côté de l’arrangeur expérimenté, Pascal Adou. Il reconnaît que l’atalaku fait désormais partie du paysage musical ivoirien, mais il estime que la pratique a connu de nombreuses dérives. Selon lui, lorsqu’un artiste comme Meiway cite une personnalité, cela relève souvent d’une reconnaissance sincère ou d’une manière de maintenir des liens avec cette personne. En revanche, certaines productions actuelles semblent faire de la citation des personnalités leur principal argument artistique. « Je pense qu’une belle chanson n’a pas besoin d’être encombrée d’atalakus », affirme-t-il. Pour lui, les maisons de production deviennent d’ailleurs plus exigeantes sur ce point et encouragent des œuvres davantage centrées sur leur contenu artistique. Il observe néanmoins que le coupé-décalé et le zouglou continuent de recourir largement à cette pratique.

Quand les chansons deviennent des listes de personnalités

Au-delà des avis des professionnels, le phénomène soulève aujourd’hui une véritable interrogation sur l’évolution de la création musicale ivoirienne. De nombreuses productions récentes consacrent de longues séquences exclusivement à la citation de noms de personnalités politiques, d’hommes d’affaires, d’artistes ou de célébrités. Dans certaines chansons, ces séquences occupent une place si importante que le contenu musical lui-même passe au second plan. Pour plusieurs observateurs, cette évolution traduit moins une volonté artistique qu’une stratégie subtile visant à attirer l’attention des personnes citées afin de bénéficier de leurs largesses financières. L’atalaku devient alors un investissement symbolique destiné à obtenir un retour matériel. Cette logique contribue à transformer progressivement la chanson en outil de sollicitation indirecte.

Sociologiquement parlant

Sur le plan sociologique, cette évolution du phénomène traduit également les mutations des rapports entre artistes et élites économiques. Dans un contexte où les revenus issus de la vente des albums restent faibles et où les plateformes numériques rémunèrent encore peu les créateurs locaux, beaucoup d’artistes recherchent d’autres sources de financement. Les personnalités fortunées deviennent alors de potentiels mécènes. Pour cet autre sociologue, l’atalaku s’inscrit ainsi dans une économie du prestige où chacun trouve théoriquement son intérêt : l’artiste espère une récompense, tandis que la personnalité bénéficie d’une visibilité et d’une valorisation publique. Cependant, cette relation peut aussi créer une forme de dépendance économique susceptible d’influencer la liberté créative des artistes.

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