Loin des grandes exploitations bovines ou avicoles, un autre type d’élevage s’impose en Côte d’Ivoire, celui des rongeurs. Portée par une demande croissante, cette activité attire de nombreux entrepreneurs séduits par un investissement de départ souvent inférieur à ceux dits conventionnels. Mais derrière les promesses de rentabilité, les professionnels rappellent qu’il faut du temps, de la patience et une véritable maîtrise technique.
Longtemps associé à la consommation de viande de brousse, l’élevage des rongeurs se développe aussi bien en milieu rural qu’urbain. L’aulacode (communément appelé agouti) demeure toutefois l’espèce la plus recherchée, en raison de la forte demande pour sa viande, très appréciée dans les restaurants, les maquis et lors de certaines cérémonies.
Cette filière présente plusieurs atouts. Les animaux nécessitent relativement peu d’espace ; leur alimentation repose en partie sur des ressources disponibles localement et le marché est déjà bien installé. Selon l’Agence nationale d’appui au développement rural (Anader), ces élevages non conventionnels contribuent également à réduire la pression sur la faune sauvage, tout en créant des opportunités d’emplois, notamment pour les jeunes.
C’est cette perspective qui a convaincu Emmanuel Kablan, responsable d’Aulacode Côte d’Ivoire, de se lancer dans cette activité, alors qu’il était encore étudiant. « Quand j’ai commencé l’élevage des aulacodes, je ne savais même pas que cela existait. C’est en faisant des recherches sur les élevages non conventionnels que j’ai découvert qu’on pouvait élever cet animal », raconte-t-il.
Faute de moyens, il démarre avec environ 200 000 FCFA, dont une partie empruntée, et fabrique lui-même ses premières cages avec des matériaux disponibles autour de la maison familiale. Son parcours montre qu’il est possible de débuter avec un investissement limité, à condition d’adopter une stratégie progressive.
Les rongeurs, un élevage qui demande du temps
Aujourd’hui, Emmanuel Kablan estime que la filière a fortement évolué. « Il y a quelques années, trouver un éleveur d’aulacodes en Côte d’Ivoire était presque impossible. Depuis 2020, nous avons commencé à former des personnes dans plusieurs régions du pays », indique-t-il.
Sur les réseaux sociaux, certains affirment que cette activité peut générer jusqu’à 600 000 FCFA en six mois. Une promesse que l’entrepreneur nuance. « Un élevage peut rapporter des millions, mais pas forcément en six mois. Dire qu’un débutant commence aujourd’hui et vend rapidement des millions, ce n’est pas réaliste », prévient-il.
Selon lui, la principale difficulté réside dans le temps nécessaire pour constituer un cheptel suffisamment important. « J’ai attendu environ cinq ans avant de vendre au moins 3 millions, à raison du kilogramme entre 5000 et 6000 francs/ le poids vif. Le délai raisonnable est d’au moins deux ans. Avec un investissement plus important, cela peut aller plus vite », précise-t-il. Emmanuel Kablan cite l’exemple d’un éleveur ayant investi cinq millions de FCFA, qui a réalisé ses premières ventes au bout d’un an.
Pour maximiser les chances de rentabilité, il recommande de démarrer avec au moins dix mâles et vingt femelles. « Avec seulement quelques animaux, on apprend, mais on ne peut pas encore parler d’une activité économique structurée », explique-t-il.
La demande est notamment soutenue par les restaurateurs. À Bingerville, Annette Koffi confirme l’intérêt des consommateurs. « Les clients recherchent surtout le goût et la qualité. Certains demandent spécifiquement l’agouti parce qu’ils connaissent déjà cette viande », affirme-t-elle.
Pour les éleveurs, cette clientèle constitue un véritable moteur économique. « Le plus important, ce n’est pas seulement de produire, c’est aussi de savoir à qui vendre. Aujourd’hui, la demande existe », souligne Emmanuel Kablan.
Malgré son potentiel, la filière reste confrontée à plusieurs défis, notamment le coût élevé des géniteurs, le manque d’accompagnement technique, les difficultés d’accès au financement et la nécessité d’une meilleure organisation des acteurs. Autant d’obstacles que les professionnels jugent indispensables à surmonter pour faire de l’élevage de rongeurs une filière durable et pleinement rentable.
Hervée MONA



