Sur 373 élèves âgés de 12 à 19 ans, 24,97 % des garçons passent entre 4 et 16 heures par jour sur leur smartphone, et 36,46 % pour les filles. Ces longues heures passées devant les écrans finissent par créer une forme d’addiction chez certains jeunes. Selon l’étude « Genre et Addiction au Smartphone chez les Adolescents en Côte d’Ivoire » conduite en mai 2022 dans une école d’Abidjan, la prévalence de la dépendance au smartphone s’établissait à 74,80 % (32,17 % chez les garçons et 46,63 % pour les filles), avec une plus grande vulnérabilité des filles.
Les appareils numériques sont devenus des drogues et source d’une addiction de plus en plus inquiétante pour la santé des enfants : troubles du sommeil, difficultés scolaires, dépression, anxiété, voire idées suicidaires. L’Organisation mondiale de la santé (OMS) indique qu’en 2022, 11% des adolescents (13% des filles et 9% des garçons), ont montré des signes d’utilisation problématique des réseaux sociaux, alors qu’en 2018, ils ne représentaient que 7%. Ces données ont été obtenues auprès de 280.000 jeunes de 11, 13, et 15 ans originaires de 44 pays d’Europe, d’Asie centrale et du Canada. En Côte d’Ivoire, sur 11 millions d’internautes que compterait le pays au moment de l’étude en 2022, jusqu’à 62% possèdaient un smartphone, 12% un micro-ordinateur fixe ou mobile, 11% une tablette tactile et 6% une console de jeux vidéo. L’enquête a été menée par Asensia Africa Group. Un expert confie à Le Tamtam Parleur, que les enfants entre 3-10 ans sont concernés, à cause de l’utilisation de tablettes et de la télévision pour les dessins animés, et souvent comme «nounous numériques».
Les manifestations de l’addiction aux écrans
Selon M. Diarrassouba Aboubacar, Inspecteur principal d’éducation spécialisée, Expert de l’adaptation scolaire, de la réussite scolaire et du stress à l’école, l’addiction aux écrans se manifeste par une série de signes comportementaux, émotionnels et physiques. Il explique qu’au niveau comportemental, l’enfant passe de plus en plus de temps sur les écrans et est incapable de réduire son utilisation. Et, lorsqu’on lui retire l’écran celui-ci devient anxieux, irritable, colérique ou triste. Dans le même temps, il délaisse ses activités préférées (sport, jeux avec des amis, lecture) au profit des écrans et il ment sur le temps passé devant l’écran, occasionnant par moments des conflits familiaux répétés.
A l’école l’enfant montrera des difficultés de concentration, une fatigue en classe et la baisse des notes. Sur le plan émotionnel, poursuit notre interlocuteur, l’écran devient le seul moyen pour l’enfant de se calmer ou de ressentir du plaisir. Et lorsqu’il n’est pas connecté, il présente une humeur maussade, une apathie ou de l’anxiété. A propos, Dieudonné Boaz, chauffeur professionnel, nous raconte que le seul moyen par lequel il arrive à calmer son fils de 4 ans qui est très remuant, c’est quand il lui remet son téléphone pour jouer. « Quand je vais à l’église avec lui, le téléphone lui permet de rester calme. Dans le cas contraire, il est capable de me retrouver là où je suis assis pour me perturber pendant la prière », témoigne-t-il.
Enfin, sur le plan physique, l’enfant aura tendance à compenser les troubles du sommeil par l’utilisation des écrans tard dans la nuit ; se plaindra des maux de tête ; de fatigue oculaire ; de sédentarité et court un risque de surpoids. L’expert relate le cas de cet élève de 14 ans autrefois travailleur et passionné de football, qui s’était progressivement renfermé sur lui-même et qui passait jusqu’à 8 heures par jour sur un jeu de combat en ligne. Ses notes avaient chuté ; il ne voyait plus ses amis et refusait toute invitation. La nuit, ce dernier se connectait en cachette, demeurait épuisé le lendemain et dormait le jour pendant les heures de cours. L’adolescent avait fini par avoir des accès de violence verbale et physique lorsque ses parents tentaient de lui prendre sa console de jeux. Il les insultait et frappait aux portes. Le spécialiste expliquera que le jeu était devenu l’unique réalité du petit garçon. « Il y trouvait un statut, une reconnaissance et un pouvoir qu’il n’avait plus dans sa vie réelle,» confie-t-il ». Son état a nécessité une prise en charge. « Aujourd’hui, l’équilibre est fragile, mais retrouvé. L’écran a retrouvé sa place d’outil, et il n’est plus au centre de sa vie », assure M. Diarrasouba.
Le processus de l’addiction expliqué
Selon de nombreux experts, l’addiction aux écrans reposerait sur des mécanismes psychologiques et neurologiques puissants. On peut citer l’alexithymie qui est une difficulté à identifier, exprimer et réguler ses émotions, souvent développé par les adolescents ayant vécu des expériences négatives à l’enfance. Ce passé trouble les pousse à rechercher des échappatoires, en se réfugiant dans l’utilisation excessive des écrans, notamment le smartphone.
Il y a également ce qu’on appelle la sensibilité sociale qui est une forme de repli sur soi-même face à la violence ou au rejet. Pour se protéger des interactions sociales, ces adolescents privilégient les relations virtuelles, augmentant du même coup leur risque d’addiction au smartphone.

Les parents peuvent prévenir l’addiction, en contrôlant l’activité de leur enfant sur les écrans .
A côté de ces deux mécanismes, Aboubacar Diarrassouba fait savoir que les jeux vidéo, les réseaux sociaux et les vidéos sont conçus pour s’offrir comme une récompense au cerveau de façon imprévisible et fréquentes à travers les likes, notifications, etc. Ce phénomène provoque une libération de la dopamine (un neurotransmetteur) associé au plaisir et à la motivation, et le cerveau cherche à répéter l’action qui a généré cette sensation, créant ainsi l’accoutumance. Notre spécialiste mentionne aussi que les écrans offrent un monde où tout est instantané, sans effort et où l’on peut être qui l’on veut. « C’est une échappatoire facile face à l’ennui, aux difficultés scolaires ou aux problèmes familiaux » assure-t-il. Le besoin de socialisation attire aussi les adolescents vers les réseaux sociaux et les jeux en ligne qui satisfont leur besoin fondamental d’appartenance à un groupe et de construction identitaire. Enfin, il y a le design « captologique » des applications et des plateformes. Le spécialiste fait remarquer que celles-ci sont conçues par des experts dans l’optique de «capturer» et retenir l’attention le plus longtemps possible.
Traitement et prévention de l’addiction !
Le traitement de l’addiction aux écrans commence par la consultation chez un professionnel : pédopsychiatre, psychologue ou éducateur spécialisé. Une fois que les causes sont diagnostiquées, des thérapies pourraient être appliquées. C’est le cas de la Thérapie cognitivo- comportementale (TCC). On y associe la thérapie familiale qui aide à rétablir la communication et à repenser la place des écrans dans la famille. Le sevrage progressif et le «détox» numérique peuvent aussi être appliqués. Ces techniques visent à mettre en place un programme structuré de réduction du temps d’écran, parfois en commençant par une période de sevrage complet pour «réinitialiser» les habitudes. Viennent ensuite la réactivation des centres d’intérêt et les groupes de parole. La première permet d’amener l’enfant à retrouver le goût des activités «réelles» et reconstruire une estime de soi qui ne dépend plus du monde virtuel. Le second vise à faire échanger l’enfant avec ses pairs qui vivent les mêmes difficultés. Quant à la prévention, les experts affirment qu’elle exige une attitude proactive et cohérente de la part des parents qui doivent fixer des règles : établir des limites de temps d’écran par jour ; définir des moments et des zones sans écran (repas, chambres, avant le coucher…). Mais surtout montrer le bon exemple en modérant leur propre utilisation des écrans car les enfants imitent les parents. En outre, ils doivent proposer des alternatives attractives telles que les activités sportives, artistiques, les jeux de société, les sorties en famille, etc. Au-delà de tout ceci, il incombe aux parents de s’intéresser à ce que l’enfant fait sur les écrans et d’utiliser les contrôles parentaux pour limiter l’accès à certains contenus.



