En Côte d’Ivoire, un nombre croissant de femmes consultent pour des troubles de continence anale, une pathologie encore peu évoquée publiquement, mais de plus en plus observée dans les services médicaux. Derrière ce trouble qui se manifeste par des pertes involontaires de gaz ou de matières fécales, les médecins identifient un ensemble de causes médicales et sociales allant des complications obstétricales aux traumatismes du plancher pelvien. Les données disponibles indiquent que des milliers de femmes vivent aujourd’hui avec cette affection, souvent dans le silence.
Selon les données du ministère de la Santé, la fistule obstétricale, l’une des principales causes d’incontinence fécale chez les femmes, concerne plus de 135 000 cas dans le pays, avec environ 250 nouveaux cas enregistrés chaque année. La prévalence nationale est estimée à 2,5 % chez les femmes en âge de procréer.
Une pathologie largement liée aux complications de l’accouchement
Dans la majorité des cas, l’incontinence anale chez la femme résulte d’une fistule recto-vaginale, une lésion qui survient, lors d’un accouchement difficile ou prolongé. Cette déchirure crée une communication anormale entre le rectum et le vagin, entraînant une fuite permanente de matières fécales.
Docteur Kouassi Anne, gynécologue-obstétricienne, à l’hôpital général de Gagnoa
explique que cette pathologie apparaît souvent dans les zones rurales où l’accès aux soins obstétricaux reste limité. Les femmes qui accouchent à domicile ou dans des structures mal équipées sont particulièrement exposées.
Le ministère de la Santé souligne que plusieurs facteurs aggravants sont régulièrement observés dans les dossiers médicaux des patientes. Il s’agit notamment du non-respect des consultations prénatales, des accouchements à domicile, de l’excision, des mariages précoces ou encore du faible recours aux services de planification familiale. Ces facteurs combinés contribuent à fragiliser le périnée et augmentent le risque de lésions graves, lors de l’accouchement.
Les pratiques sexuelles parfois mises en cause
« Les traumatismes liés à certaines pratiques sexuelles peuvent également fragiliser la région ano-rectale. Ces rapports sexuels traumatiques, répétitifs ou non protégés peuvent provoquer des déchirures du sphincter anal et entraîner, à long terme, des troubles de la continence », fait savoir Docteur Kouassi.
Les complications liées à des violences sexuelles ou à des pratiques sexuelles non adaptées peuvent endommager les muscles responsables du contrôle des selles. Ces cas restent toutefois moins fréquents que les lésions obstétricales, mais ils apparaissent de plus en plus dans les consultations, notamment en milieu urbain.
L’étude sur les « Perceptions des femmes face à la fistule obstétricale » réalisée dans plusieurs districts sanitaires à l’ouest de la Côte d’Ivoire montre que les femmes vivant en milieu rural ou dans les zones défavorisées sont les plus touchées par les fistules et les troubles de continence. La chercheuse Kondo Adjoua Nadège souligne que l’éloignement des centres de santé, la pauvreté et certaines croyances traditionnelles retardent souvent la prise en charge médicale.
Au-delà des douleurs physiques, l’incontinence anale entraîne souvent un véritable drame social. Les femmes atteintes vivent dans la peur permanente des odeurs et des fuites incontrôlées. Beaucoup se retirent de la vie sociale, abandonnent leurs activités économiques et subissent parfois le rejet de leur entourage. Les témoignages recueillis dans plusieurs programmes de sensibilisation montrent que certaines patientes ont été abandonnées par leur conjoint ou exclues de leur communauté.
Un défi sanitaire encore largement sous-estimé
Le docteur Fatoumata Touré épouse Bamba, coordonnatrice du Programme national de la santé mère-enfant, indiquait récemment que plus de 4 500 femmes ont été opérées de fistules obstétricales en Côte d’Ivoire, depuis le lancement des programmes de prise en charge en 2012. Selon elle, ces interventions chirurgicales permettent de réparer les lésions responsables de l’incontinence et de redonner une vie normale à de nombreuses patientes.
Depuis une dizaine d’années, le gouvernement, avec l’appui de partenaires internationaux comme l’UNFPA et l’Agence coréenne de coopération internationale, a lancé plusieurs programmes pour réduire l’incidence de la fistule obstétricale. Ces initiatives ont permis l’ouverture de centres spécialisés dans plusieurs villes du pays, notamment à Man, Bouaké, Korhogo, Bouna, Séguéla, Bondoukou, Gagnoa et San-Pedro.
Dans ces structures, les femmes peuvent bénéficier gratuitement d’une prise en charge chirurgicale. Le ministère indique que plus de 3 300 patientes ont déjà reçu un traitement réparateur avec un taux de succès d’environ 85 %. Parallèlement, près d’une centaine de médecins et plusieurs centaines de sages-femmes ont été formés pour améliorer la détection et le traitement de la maladie. L’objectif affiché par le ministère de la Santé est d’éliminer cette maladie d’ici 2030 grâce à une combinaison d’actions préventives, chirurgicales et sociales.
Malgré les progrès réalisés, les spécialistes reconnaissent que la lutte contre l’incontinence anale féminine reste un défi majeur pour le système de santé ivoirien. De nombreuses femmes continuent de vivre avec cette pathologie, sans jamais consulter un médecin, souvent par honte ou par manque d’information. Les campagnes de sensibilisation menées dans plusieurs régions du pays tentent aujourd’hui de briser ce tabou et d’encourager les patientes à se rendre dans les structures de santé. Pour les experts, la prise de conscience collective constitue l’une des clés pour réduire durablement ce phénomène. Car derrière les statistiques, ce sont des milliers de femmes qui souffrent en silence d’une pathologie encore trop peu connue, mais dont l’impact humain et social reste considérable en Côte d’Ivoire.
Hervé Mona



