La donnée statistique dévoilée par le premier généticien moléculaire ivoirien, Pr David Téa Okou est édifiante. Selon lui, 45 % des tests de paternité réalisés concluent que le père présumé n’est pas biologique. Mais avant, le praticien formé en Côte d’Ivoire et aux Etats-Unis, nous ouvre les portes de la génétique moléculaire. Une science qui ouvre la voie à une médecine capable de prédire certaines maladies avant leur apparition. Entretien !
Expliquez-nous simplement la génétique moléculaire et en quoi elle se distingue de la génétique classique ?
La génétique classique étudie ce qu’on observe et leur transmission de génération en génération. Quant à la génétique moléculaire, elle répond à la question de savoir « qu’elle est la cause de ce que l’on observe au niveau de l’ADN ?». On peut par exemple observer qu’un nouveau-né a six orteils. Le généticien moléculaire va chercher à comprendre la cause de cette malformation à travers l’ADN.
Comment la génétique moléculaire contribue-t-elle aujourd’hui à améliorer la prévention contre les maladies en Côte d’Ivoire ?
Sachez que le patrimoine génétique, c’est-à-dire l’ensemble de l’ADN, constitue le plan de vie de l’être humain. Dans ce plan de vie, toutes les informations sont inscrites à la naissance pour toute la vie. Parmi ces informations, une erreur peut permettre de prédire des maladies et proposer un plan de suivi pour l’éviter.
Pouvez-vous être plus explicite avec un exemple concret ?
Il peut arriver que vous vous plaigniez qu’il y a des personnes atteintes de de cancer dans la famille. Vous faites partie de cette famille mais vous êtes encore « bien portant ». A partir d’un test ADN, il est possible de découvrir qu’il y a un changement qui vous prédispose au cancer. Il est possible médicalement de vous imposer un protocole de suivi pour éviter le cancer. C’est ce que nous appelons la prévention.
Comment peut-on l’ADN ?
En termes simples, l’ADN est une molécule qui contient des informations qui régissent notre vie. Dans cette information, nous recevons la moitié de notre père et l’autre moitié de notre mère. C’est la combinaison de ces deux moitiés qui fait l’être humain. Et cet ADN est emmagasiné dans ce qu’on appelle les chromosomes, comparable à la fondation d’un bâtiment. L’ADN est la base du plan de vie. L’ADN est constitué de quatre bases azotées : l’adénine, la thymine, la guanine et la cytosine qui représentent ces briques de la fondation.
Combien de ‘’briques’’ alors compte le corps humain ?
Il y a 3,2 milliards. Et ces ‘’briques’’ sont dans un agencement particulier. Imaginez que ces briques sont de différentes couleurs. La succession de ces couleurs représentent des messages bien précis. Si vous déplacez une couleur pour la mettre à la place d’une autre, cela modifie le message. Il y a un risque de disfonctionnement, une maladie.
De quoi a-t-on concrètement besoin pour faire un test ADN ?
Pour faire un test d’ADN, il faut plusieurs sources. Le sang, la salive, les cheveux, les ongles…Les deux premières sources citées sont les plus riches en ADN. En Côte d’Ivoire, quand on parle de test ADN, on pense automatiquement à un test de paternité. Alors qu’on utilise l’ADN aussi pour rechercher par exemple la cause d’une maladie, une filiation ou une réponse de l’organisme aux médicaments.
Combien coûte un test ADN de paternité ou de maternité en Côte d’Ivoire ?
Un test ADN de paternité ou de maternité est à 350.000 francs CFA pour 2 personnes (le présumé parent et l’enfant). Un test ADN pour une analyse génétique complète portant sur environ 8000 maladies peut aller jusqu’à 1 million de FCFA.
En tant que praticien, êtes-vous régulièrement sollicité pour des tests de paternité ?
Oui régulièrement. Nous sommes sollicités pour des tests de paternité, des tests dans le cadre de successions mais aussi judiciaires. Je suis expert en ADN agréé auprès du tribunal de Première Instance et sur ordonnance, nous traitons des cas de tribunaux.
Dans le cadre des tests de paternité, quelles statistiques se dégagent ?
Au moins 45%des tests révèlent que les pères ne sont pas les vrais. C’est étonnant et ça nous fait comprendre qu’il y a des problèmes. Nous sommes là pour rétablir la vérité et dire ce qui est.
Comment expliquez-vous ces statistiques étonnantes ?
Il n’y a pas d’explication. C’est un fait que nous constatons.
Ce chiffre est-il représentatif de toute la population ivoirienne ou seulement des personnes qui sollicitent volontairement un test ?
Ce chiffre n’est pas représentatif de la population ivoirienne. Il est lié au groupe de personnes qui nous sollicitent pour des tests ADN de paternité.
Combien de dossiers ont servi à établir cette statistique ? Sur quelle période ?
Au moins 150 cas depuis que j’ai commencé à faire les tests ADN de paternité en Côte d’Ivoire en 2023.
Cette proportion est-elle comparable à celle observée dans d’autres pays ?
Pour le moment, je n’ai que l’exemple du Ghana qui a publié un pourcentage comparable mais je ne sais pas combien de cas ont été testés et sur combien de temps, pour avoir ce résultat.

Dans le cas de tests pour une succession où le géniteur est décédé et inhumé depuis de nombreuses années, comment la génétique peut-elle régler ce problème ?
C’est assez simple. Nous nous rabattons sur les frères ou les sœurs du défunt pour établir la paternité à la seule condition qu’ils partagent ensemble le même père et la même mère. Nous pouvons aussi utiliser les parents du défunt.
Les tests ADN en Côte d’Ivoire sont-ils vraiment fiables ?
Dans le cas des tests d’identification, la fiabilité du test est telle qu’il ne peut pas y avoir deux personnes avec le même profil à part les vrais jumeaux. La singularité génétique dont vous bénéficiez est la vôtre. Chacun est unique et dispose de son patrimoine génétique.
Parlons du coût. Il semble que faire un test génétique coûte très cher. Vous confirmez ?
En 2023, les coûts étaient plus élevés. Aujourd’hui, les prix sont en train de baisser à cause du volume croissant. Les coûts des tests génétiques cliniques dépendent du type d’analyse demandé.
A combien estime-t-on le coût d’un test génétique clinique ?
Tout dépend de l’exploration à faire. Un bilan de santé génétique peut coûter 750.000 francs CFA. C’est un test qui se fait une fois dans la vie, comme tous les tests génétiques.
Quelle est la différence entre le bilan de santé génétique et le bilan de santé classique ?
Les résultats du bilan de santé génétique ne changent pas d’une année à une autre et est valable toute la vie. Les bilans classiques sanguins de santé se font annuellement. Car les profils varient continuellement au moment de l’examen. Le bilan de santé génétique est en amont et peut orienter les bilans classiques annuels.
En quoi ce test de bilan génétique est-il important ?
Il peut prévenir de ce qui pourrait vous arriver comme maladie bien que vous soyez apparemment en bonne santé. Il y’a aussi les tests pharmacogénétiques qui prédisent votre réponse. Ces tests permettent au médecin de vous prescrire le meilleur médicament en termes d’efficacité. C’est pour cela qu’il est préférable de faire son test génétique quand on est encore bien portant. La meilleure utilisation du test génétique, c’est la prévention. Car une fois que la maladie est là, on bascule dans le diagnostic pour trouver une solution thérapeutique.
Comment savoir si on a besoin d’un test génétique ?
Il faut regarder dans sa propre structure familiale s’il n’y a pas d’antécédent de maladie. S’il y a une même maladie qui est partagée dans la famille, il faut penser à faire un conseil génétique pour déterminer si un test génétique est nécessaire.
Comment la génétique moléculaire peut-elle permettre de réduire la mortalité infantile en Côte d’Ivoire ?
S’il y a une intégration dans un programme de santé, il sera par exemple possible de procéder au dépistage systématique des nouveau-nés à travers des tests ADN à la naissance. Cela permettra de détecter des maladies génétiques et de réduire la mortalité infantile.
La génétique moléculaire est-elle enseignée dans nos universités ?
Il faut d’abord commencer par la génétique humaine, ensuite la génétique moléculaire clinique. Pour le moment, ce n’est pas enseigné en Côte d’Ivoire. Je suis prêt à contribuer.
Quelles prérequis faut-il avoir pour les jeunes qui veulent apprendre la génétique moléculaire ?
En Côte d’Ivoire, il faut avoir fait des cours en biochimie, en sciences naturelles, en biologie moléculaire pour facilement faire la transition à la génétique humaine et moléculaire clinique.
Quel message pour les pouvoirs publics et aux Ivoiriens ?
Aux Ivoiriens, je veux leur dire que le test génétique n’est pas de la science-fiction. C’est réel, utile et fiable. Aux autorités, je veux rappeler que la génétique aide à prédire les maladies, à adapter les soins et à améliorer la santé des populations. C’est un outil stratégique pour la santé, la recherche et pour la souveraineté sanitaire. Il serait intéressant de créer un cadre national pour la médecine génomique. Un pays qui maîtrise cette science maîtrisera la prévention, le diagnostic et la sécurité transfusionnelle.



