Le célèbre journaliste et écrivain ivoirien, Venance Konan, jette un regard critique sur la destruction de l’environnement en Côte d’Ivoire.
Il y a à l’entrée de la ville de Kotobi, dans le Moronou, un menuisier dont l’atelier se trouve au bord de la route. J’avais remarqué depuis longtemps son travail et un jour je me suis arrêté pour discuter avec lui. Et j’ai fini par lui acheter des portes et des cadres pour les envoyer à Daoukro. Je me suis entendu avec le chauffeur d’un mini car de transport en commun pour les transporter sur le toit de son véhicule. Je lui ai remis mon numéro de téléphone et l’ai précédé sur la route. Mais à peine suis-je sorti de la ville que le chauffeur m’a appelé. Il venait d’être arrêté par l’agent des eaux et forêts qui était en faction à la sortie de la ville, au carrefour d’Arrah, qui lui demandait de faire descendre les portes et cadres. Je suis donc revenu et me suis présenté à l’agent. Je lui ai demandé quelle était l’infraction qui avait été commise. Il me dit : « il n’y a rien, il peut partir. » (…)
Cet agent des eaux et forêts est payé chaque mois par l’Etat pour protéger les eaux et forêts de cette région. Il vient donc s’asseoir à ce carrefour tous les jours, aux côtés des policiers, douaniers et gendarmes. Pour traquer quoi ou qui ? Il ne sait pas où part la forêt de cette région ? Moi je la vois partir tous les jours sur des grumiers lorsque je prends cette route. Je les croise d’ailleurs toujours entre Kotobi et Akoupé. Cet agent des eaux et forêts ne les voit pas ? Ses chefs non plus ne les voient pas ?
Entre Kotobi et Daoukro, plusieurs villages sont envahis par les orpailleurs qui n’ont plus rien de clandestin et qui détruisent méthodiquement, au vu et au su de toutes nos autorités, les forêts et les terres de la région. Ils y ont creusé tellement de trous que ces terres sont devenues totalement impropres à l’agriculture. Ceux qui sont chargés de protéger la forêt ignorent-ils cela ? Ils ne les voient pas ? Et nos eaux ? Tous les quatre principaux fleuves de notre pays, à savoir le Bandama, le Comoé, le Sassandra, le Cavally, de même que nos fleuves secondaires tels que le N’zi, sont tous pollués par les mêmes orpailleurs qui utilisent des produits nocifs pour notre santé pour chercher de l’or. Bientôt nous ne pourrons plus consommer du poisson de nos eaux. Ni même boire de ces eaux. Ceux qui sont payés pour protéger nos eaux ne le savent pas ? Ils ne les voient pas ? Que font-ils ? Que fait donc cet agent à ce carrefour ?
Nous savons tous qu’au moment de notre indépendance nous avions plus de vingt millions d’hectares de forêt. Aujourd’hui il nous en reste à peine deux millions d’hectares. Notre pays s’appelle Côte d’Ivoire parce que nous regorgions d’éléphants. Combien en reste-t-il ? Et pourtant nous avons toujours eu un ministère des eaux et forêts, et une société appelée Sodefor chargée de la protection et du reboisement des forêts du pays. A quoi servent-ils ? Combien d’hectares de forêt avons-nous reconquis grâce à la Sodefor ?
Continuons de jouer aux autruches. Continuons d’enfouir nos têtes sous la terre. Ne voyons rien. La nature que nous saccageons allègrement nous rappellera à son bon souvenir le moment venu. Et ce moment n’est plus loin. Nous avons un nouveau ministre des eaux et forêts ainsi qu’un nouveau ministre de l’environnement et de la transition écologique. Deux hommes qui savent ce que veulent dire écologie et protection de la nature. Nous comptons sur eux pour, avec courage, nous empêcher de continuer de scier la branche sur laquelle nous sommes assis. Soyons assurés que si nous ne réagissons pas maintenant, nous courons tout droit au suicide collectif
Venance KONAN,
Journaliste et écrivain ivoirien, Grand prix littéraire d’Afrique noire (2012)
NDLR: Les titres et le chapeau sont de la rédaction



