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mardi 31 mars 2026
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Gaz lacrymogène, produits cosmétiques… : les débouchés du piment

Légume épicé, longtemps cantonné aux cuisines, le piment ne se limite plus à l’assiette. Derrière sa banalité apparente se cache une molécule recherchée, la capsaïcine, utilisée aussi bien en cosmétique, en pharmacologie, que dans le domaine de l’armement. En Côte d’Ivoire, où la production reste majoritairement artisanale, cette ressource agricole échappe encore à la transformation industrielle.

A l’échelle mondiale, la production de piment dépasse les 36 millions de tonnes par an (l’Inde produisant à elle seule 38,7 %), portée par une demande en constante progression. Si la consommation alimentaire reste dominante, elle ne concentre plus l’essentiel de la valeur économique. Celle-ci s’est déplacée vers les dérivés industriels, en particulier avec la capsaïcine, extraite du fruit et utilisée dans des formulations standardisées.

Cuisine, santé, beauté et sécurité…

Dans l’industrie agroalimentaire, cette transformation se traduit par l’usage croissant de l’oléorésine de capsicum. Cet extrait concentré permet aux industriels de contrôler précisément l’intensité du piquant dans les produits transformés. Il est utilisé dans la fabrication de sauces et plats préparés destinés à un marché mondial. 

Mais c’est dans le domaine pharmaceutique que le piment révèle l’une de ses applications les plus structurées. La capsaïcine est aujourd’hui intégrée dans plusieurs médicaments reconnus. Le patch «Qutenza», par exemple, est utilisé dans le traitement des douleurs neuropathiques et administré en milieu médical. D’autres produits, disponibles en pharmacie, comme «Zostrix» ou «Capzasin», sont prescrits ou utilisés pour soulager les douleurs musculaires et articulaires. Leur efficacité repose sur un mécanisme bien documenté : la capsaïcine agit sur les récepteurs de la douleur, en provoquant une stimulation intense, suivie d’une désensibilisation progressive des fibres nerveuses.

L’industrie cosmétique s’est également appropriée les propriétés du piment. La capsaïcine est intégrée dans des produits dits thermogéniques, destinés à stimuler la circulation sanguine et à produire un effet chauffant sur la peau. On la retrouve dans des crèmes amincissantes comme «Anaca3 Thermo Active», ainsi que dans des gels de massage ou des soins capillaires. Ces produits reposent sur un principe simple : l’irritation contrôlée de la peau favorise l’afflux sanguin, donnant une sensation de chaleur et, selon les fabricants, améliorant l’aspect de la peau ou stimulant le cuir chevelu. Cet usage n’est toutefois pas sans risque. À Abidjan, le dermatologue Kouassi Jean-Marc met en garde contre certaines pratiques observées localement. Selon lui, la capsaïcine est une substance active puissante dont l’utilisation doit être strictement encadrée. Il souligne que ces produits respectent des dosages précis, contrairement aux préparations artisanales qui peuvent provoquer des irritations sévères ou des brûlures cutanées.

Au-delà de la santé et de la beauté, le piment trouve une application plus inattendue dans le domaine de la sécurité. La capsaïcine est l’ingrédient actif des gaz lacrymogènes et sprays au poivre utilisés dans le maintien de l’ordre. Sous forme d’aérosol, elle provoque une irritation immédiate des yeux et des voies respiratoires, entraînant une incapacité temporaire. Ces dispositifs, classés comme armes non létales, sont largement utilisés par les forces de sécurité à travers le monde. Des versions plus sophistiquées existent, notamment sous forme de projectiles diffusant de la poudre de capsaïcine, preuve du degré de transformation industrielle atteint par cette molécule issue du piment.

Cette diversification des usages repose sur une chaîne de valeurs dominée par quelques régions du monde. L’Asie, notamment la Chine et l’Inde, concentre plus de la moitié des capacités d’extraction de la capsaïcine. Ce contrôle de la transformation permet à ces pays de capter l’essentiel de la valeur ajoutée, tandis que d’autres régions restent cantonnées à la production de matière brute.

On produit pour consommer ; on ne transforme pas !

En Côte d’Ivoire, le piment occupe pourtant une place importante dans l’agriculture vivrière. La production nationale est estimée entre 100 000 et 300 000 tonnes, selon les données du ministère de l’Économie, des Finances et du Budget sur l’agriculture vivrière en 2023. Cette production est en grande partie absorbée par la consommation locale, le piment étant un ingrédient central de l’alimentation ivoirienne. Le reste est écoulé sur les marchés sous-régionaux, généralement sous forme fraîche ou séchée. Cette orientation limite fortement la création de valeurs. En l’absence d’unités industrielles capables d’extraire la capsaïcine, le pays ne participe pas aux segments les plus rentables de la filière. Le contraste est d’autant plus marqué que les débouchés industriels du piment continuent de se multiplier.

Pour le chercheur ivoirien Yapi Yapi Eric, spécialiste de la transformation des produits agricoles au Centre National de Recherche Agronomique (CNRA), « la compétitivité des filières agricoles dépend de leur capacité à intégrer la transformation industrielle. Dans le cas du piment, cela suppose la mise en place d’unités d’extraction et le développement d’un savoir-faire technique adapté ».

Sur le terrain, des formes de valorisation existent néanmoins. Le piment est transformé en poudre ou en sauces, et utilisé dans certaines préparations artisanales à vocation cosmétique. Ces pratiques témoignent d’une appropriation locale des propriétés du produit, mais elles restent éloignées des standards industriels.

Hervée MONA 

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